ma bonne école

Le jardin de ma grand-mère a été ma meilleure école. C’est lui qui m’a tout appris.

Potager auquel on avait accès en traversant un vaste carré d’herbe qu’on n’appelait pas pelouse et qui, l’été venu, accueillait draps et taies que le soleil allait blanchir, verger protégé par trois sapins noirs comme des moines, où m’attendait la plus folle des balançoires, je vous dois mes riches apprentissages. Vous m’avez offert de bien précieuses leçons.

Dès que le printemps faisait mine de s’éloigner, l’herbe rougissait de dizaines de petites fraises fermes, aussi mignonnes que leurs cousines des bois, prêtes à céder sous le doigt gourmand qu’elles maculaient du plus espiègle des jus. Elles offraient à la langue une amitié sucrée que je n’ai plus jamais trouvée ailleurs. Pourquoi avaient-elles quitté la pénombre des clairières pour se réfugier là ? Mes petites, mes tendres, lentement mûries à l’ombre du plantain, elles m’ont enseigné une modestie faite d’obéissance aux heures et aux rayons. La vraie modestie de ceux qui savent qu’ils ont quelque chose à donner, mais qui ne le crient pas plus haut que les graminées.

Jamais je n’ai cherché l’ovale tranquille de leur chair sans que mon nez se chatouille aux feuilles velues de la menthe, liées pour toujours à la Libération américaine et à ses chewing-gums de Nouveau Monde. La menthe ? J’aimais caresser sa peau de gamine. Parfois, je brisais une feuille, comme on fait d’une hostie, pour la glisser, innocent sacrilège, dans une narine avant de la rouler sous la dent. Je ne sais pourquoi, cette menthe qui parfumait toute la cour a toujours eu pour moi le visage de la vigueur, de l’énergie. Étaient-ce ses vertus toniques qui me disaient que les pleurs et les plaintes sont à reléguer sous le paillasson, que seule vaudrait pour moi je ne sais quelle obstination à vivre heureux ? Peut-être.

Cherchant la fraise ou la menthe, je m’amusais du visage blanc-rose des liserons, dont le nom m’enchantait au point de demander sans cesse à une grand-mère complaisante, qui faisait semblant d’être dupe de ma feinte ignorance, quel nom je devais leur donner. Liseron. Mes lèvres frémissaient à redire le nom. Liseron. Merveilleuses fleurs que le jardinier méprise, vous m’avez appris la poésie. Sans doute aussi la magie des mots, et leur pouvoir.

Pour gagner les buissons abondants des asters, il fallait quitter l’herbe et oser la terre. Et découvrir qu’elle n’est pas brune, mais ocre et parfois beige et parfois rouge quand le couchant fait des manières. Elle sent, la terre, tous les parfums du monde : celui de l’eau que la motte trop chaude évapore, celui de l’ail, après une gelée blanche. Un jour, j’ai découvert que la terre avait la même odeur que ce cheval du laboureur voisin, qui se laissait si docilement caresser. Pouvais-je dire aux adultes que la terre sentait parfois le cheval ? On se serait moqué. J’ai donc gardé le secret pour moi. La terre m’a appris les utiles silences de la vie.

Les asters, je crois bien qu’ils auraient pu marcher vers le sentier si les ordres de la nature ne les avaient pas condamnés à d’abominables sur-place. Quand la brise balançait leurs tiges généreuses, au déclin de l’été, ils m’étaient de gracieuses gamines dont j’étais un peu amoureux. Un peu ? Mais non, je les aimais à la folie ! Leur charme tranquille me faisait regretter les journées déjà plus courtes et je pense qu’ils ont été les premiers à mettre dans mon cœur une mélancolie vague mais pas vraiment triste. Une mélancolie d’amours finissantes, qui m’a aidé à vivre sans cris les départs de visages aimés.

Je ne quittais jamais le potager sans caresser d’un doigt ami les oreilles vertes de l’oseille. C’est là que j’ai appris l’abondance, la confiance. Parce que l’on me permettait de cueillir tout mon saoul cette plante sans cesse renaissante ? Pourquoi pas ? Je devinais confusément que l’on ne refusait rien à celui qui demande la bénédiction d’une feuille sure, taquinant la langue et la rafraîchissant comme la plus acide des rhubarbes. Rira-t-on de moi si je confie que l’oseille fut ma première image de Dieu ?

Sitôt passés les sapins noirs qui m’enseignèrent très tôt ce qu’était la tristesse, je filais vers les prunes, les doubles altesses, les reines-claudes, les mirabelles, impatient d’en bourrer mes poches avant que la saison ne les ait amollies, un peu méfiant aussi, parce que les vers m’effrayaient plus que les serpents et qu’ils me soulevaient fort le cœur quand j’y pensais. Oui, chères prunes, vous m’avez appris la prudence, bien plus que les pommes qui m’infligèrent pourtant de douloureuses coliques.

Au bout du verger, loin, très loin, à au moins cinquante mètres du potager, c’étaient les champs de blé avec leurs appels de bleuets et de coquelicots, c’était le grand univers interdit à mes pas d’enfant. L’aventure dont j’avais tout le temps de rêver.

Mais il me faudrait, pour gagner ces terres inconnues, quitter la petite école douce de ma grand-mère pour affronter la dure grande école de la vie.

J’étais riche d’un peu de fraise écrasée, d’un parfum de menthe et d’oseille et de quelques noyaux secs sauvés des naufrages gourmands. Le jardin de ma grand-mère m’avait confié d’inestimables richesses.

Publicités
Publié dans Non classé. 3 Comments »

3 Réponses to “ma bonne école”

  1. Claudy Véro Says:

    Ahhh ! Claudio, quel talent ! Tu ne devrais pas réveiller en moi des souvenirs si lointains. Mais ce n’est pas ton intention, je le sais. Tu as la chance de pouvoir conjurer la tristesse en la couchant sur du papier de velours !
    Chez moi, elle me grignote le cœur par petits bouts la sadique !
    Merci pour tes mots de pure poésie.
    Je ne te dis pas à bientôt puisque tu as rangé la Gaume au fond, bien au fond, sous les chaussettes, dans le tiroir aux souvenirs.
    Véro

  2. Torrekens Says:

    Texte sensible et qui me parle, cher Claude. Il me fait penser au livre de Charles Bertin, La petite dame en son jardin de Bruges.

  3. Elise Says:

    C’est très beau. Vraiment très très beau! Cette sensibilité-là me rappelle – étrangement – ton ‘itinéraire d’un petit prof de province’, qui m’émeut à chaque fois.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :