sedes rustica

Le médecin avait dit un demi, c’est vrai. Mais avec un demi, impossible de dormir, il aurait dû le savoir. Alors, malgré la bouteille de Côte de Blayes qui avait accompagné mon souper et ma rêverie devant la croisée, malgré les conseils de prudence face à mon foie, à mes reins et à tout ce qui ne m’importait plus guère, j’ai pris un comprimé entier. Et je me suis endormi très vite.

Je n’ai même pas pensé à elle avant de plonger dans le sommeil. J’ai marmonné des bribes de prières mêlées à des lambeaux de petits projets pour le lendemain et puis j’ai ramené la couette au-dessus de mon oreille et je suis parti vers la nuit.

C’est le premier coup de tonnerre qui m’a réveillé. Ou un autre, comment savoir ? Un battant de la porte-fenêtre claquait. L’avais-je laissée ouverte ? J’aurais dû fermer les persiennes, demander aux rideaux de faire l’obscurité dans ma chambre. Les éclairs ne m’auraient pas fait frémir. Je n’aurais pas dû tirer plus haut la couette, me cacher en dessous comme quand j’étais enfant et que chaque orage était pour moi la fin du monde.

Mais un orage en plein hiver, c’était du jamais vu. Pourtant, je ne rêvais pas. Les éclairs succédaient aux éclairs. Quelle saison me laisserait donc en paix ?

J’ai pensé à mes parents A tout l’absurde de leur mort, à ce train qui n’avait déraillé que pour eux. Vingt-sept blessés et deux morts. Eux. Contre toute la logique des statistiques, avait écrit un journaliste. Parce qu’ils étaient dans le dernier wagon. Comme si la mort choisissait ses wagons !

J’ai pensé à Chloé, disparue elle aussi trois mois avant notre mariage. Chaque éclair me rappelait les étincelles qui pétillaient dans ses yeux verts quand je lui disais mon amour, quand je lui certifiais qu’elle seule… Plus jamais mes mains ne pétriraient son corps.

Ma paume caressait l’oreiller. L’orage se rapprochait. « Comptez les secondes qui séparent l’éclair du tonnerre », disait l’instituteur. Le son fait 300 mètres à la seconde. De combien de kilomètres à la seconde avais-tu fui vers l’Australie, Chloé ? Quel éleveur de moutons te serrait dans ses bras à présent, tandis que la foudre effrayait ma maison et mon cœur ?

J’aurais dû me lever pour fermer la porte-fenêtre, mais la peur paralysait mes jambes. Quel homme étais-je donc ? Enfant déjà, toute la famille me le répétait : « Tu n’es pas un garçon, Jérôme. Un garçon ne joue pas avec des chiffons. »

On a les jeux qu’on peut.

J’ai essayé de jouer avec la vie. Il faut croire que je n’étais pas très habile à ce petit jeu. Les copains sont partis, dégoûtés peut-être de voir le peu d’intérêt que je manifestais pour le foot. Les collègues de travail, à peine finie la journée…

Un coup de tonnerre plus violent cassa la phrase au milieu de ma pensée. Le tonnerre n’a pas d’écho, mais mon cœur redisait ce mot comme un poignard : seul, seul, seul. Tu es seul, Jérôme.

J’ai jeté la couette loin de mon visage, je me suis levé, ai avancé vers la fenêtre. J’étais un homme. Je n’avais pas peur. Mes pas étaient fermes. Le vent essaya un peu de lutter contre moi mais le battant céda, rejoignit l’autre, me rassura. Je regardai dehors.

Au même instant, un éclair coupa le paysage en deux, comme un glaive, tandis que le tonnerre faisait trembler toute la maison. Il me sembla voir comme une flamme, là-bas, du côté du bois. Puis ce fut le silence.

Alors, j’ai pensé au chêne.

Notre chêne. Chloé avait ri, la première fois.

– Comme endroit secret, on ne fait pas mieux, Jérôme.

– Pourquoi ?

– En pleine campagne. Tout le monde peut nous voir !

– Mais il n’y a personne.

Elle a continué à rire. C’est vrai qu’il n’y avait autour de nous qu’une belle étendue de prés et que nous aurions été mieux cachés là-bas, dans le bois. Mais pourquoi nous cacher ?

– Ben, Jérôme, je ne sais pas, moi.

Mais si, elle savait. Elle savait qu’elle était bien dans mes bras, que mes lèvres ne voulaient pas d’autres lèvres que les siennes, que nous avions toute la vie devant nous, et même plus. Dix vies, cent vies !

– Cent vies, tu es fou, Jérôme.

Nous étions bien, sous le chêne. Nous étions bien chaque fois que nous y revenions. Un jour qu’elle était partie à Bruxelles chez une parente, je lui avais envoyé un texto. « Le chêne sera toujours notre abri. »

Elle m’avait rappelé en riant, disant que j’étais trop romantique, qu’elle rêvait d’un autre abri, qu’elle… Je crois que je commençais déjà à la perdre un peu. Elle a cherché un autre abri, en effet, loin d’ici, près de je ne sais pas qui. Un gars qu’elle avait rencontré& sur le Net, m’a-t-elle dit .

Mais elle reviendrait, j’en étais sûr. Le chêne me le disait. Il était fort.

Il avait résisté à tant de guerres, tant de drames, tant de tempêtes. Soudain, je me suis mis à trembler. La foudre ! La foudre avait frappé en plein milieu du paysage, en plein milieu du chêne sûrement. Nous n’avions plus d’abri.

Quelle heure était-il ? Le matin déjà ? J’écartai les rideaux, regardai le paysage. Une légère brume m’empêchait de voir très loin.

Alors, je me suis habillé comme un fou. J’ai couru dehors sans même penser à verrouiller la porte. Le ciel était encore lourd de nuages. A l’horizon, le soleil faisait effort pour se hisser au-dessus du bois. J’ai couru, maudissant les buissons et les fils qui me contraignaient à des détours.

Il fallait que je sache.

J’ai su. Le chêne était debout, intact. Ses branches me semblèrent plus fortes que jamais. Plus rassurantes.

C’est un homme, lui, ai-je pensé. J’ai caressé doucement son tronc. J’avais le soleil dans les yeux.

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Publié dans Non classé. 4 Comments »

4 Réponses to “sedes rustica”

  1. Daniel Paradis Says:

    Superbe! Je ne trouve pas d’autres mots… ou alors des synonymes.

  2. Jea Says:

    Ce vieux chêne… j’ai connu un de ses cousins… Et Chloé… j’ai connu une de ses sœurs…
    Merci pour le voyage !!!

  3. Feuilly Says:

    Comme quoi Chloé aurait peut-être dû rester…

  4. machinn Says:

    C’est vraiment agréable de se promener par ici. Ma solitude comprend qu’elle n’est plus seule. Mes peurs ont rencontré des mots pour les rassurer. Merci, pour ces baumes.


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