grands enfants

Une amie de Loïse Lavallée, la poétesse Michèle Bourgon, me demande d’expliquer pourquoi j’ai dit des Américains qu’ils étaient de grands enfants. Tâche pas facile et délicate. Je ne suis ni historien, ni philosophe. Je livre donc les impressions d’un homme quelconque, d’un honnête homme, je crois.

Et d’abord que je dise que je ne voudrais choquer personne, que si je déteste des grands hommes d’Etat criminels que l’Europe ou l’Amérique ont pu protéger, je suis l’ami de tous les citoyens ordinaires. J’aime sourire, pas me moquer. J’aime faire des observations, pas imposer des lois.

Je sais qu’on n’aime guère, au Québec, être dit « canadien ». Je sais qu’on n’apprécie pas toujours, au Canada, d’être catalogué « américain ». Impossible d’échapper à ces étiquettes, pourtant. Aucun Européen ne dirait qu’il ne l’est pas. Ou je me trompe.

Donc, soyons clair : l’Amérique va du plus au nord au plus au sud. Mais je parlerai surtout du continent qui vit au nord de l’Amérique centrale, comme on l’appelait si confortablement quand j’étais à l’école primaire. Où l’on distinguait, au cours de géographie, la race blanche (un peu beige), la race noire (parfois gris foncé), la race jaune (jamais jaune) et la race rouge (les Indiens; cette race ayant toujours des plumes dans nos livres d’enfants).

L’Amérique pour moi ce fut longtemps les forts et les gentils. Les premiers Américains que j’ai vus se faufilaient le long des rues, glorieux et inquiets, ne sachant pas si les Allemands avaient vraiment quitté la Lorraine. Ils étaient les premiers à posséder du chewing-gum, du café en poudre, du pain blanc et des cheveux crépus. Les premiers Noirs que j’ai vus sortaient des contes de fées. Ils étaient gentils, patients et soumis.

Ils nous avaient libérés.

Puis vinrent les premiers films. Surtout des westerns. Avec de bons cow-boys et de cruels Indiens. La société, après les sales Boches et les courageux Français, continuait à se diviser en deux. Sans nuances.

Et puis et puis… La police montée, les ours, les Indiens moins méchants. Et puis les Canadiens pas loin de chez moi, du temps de l’Otan. Révolutionnant notre coin d’Europe. Osant habiller les enfants de rouge et de jaune. Jouant de la cornemuse et du hockey sur glace. Se permettant, dans les magasins, de toucher les objets à vendre sans en parler aux commerçants.

Christophe Colomb revenant en Europe.

Puis mes rêves d’enseigner au Canada, de connaître la prairie, les grands espaces. La neige.

Et les grands enfants ? Alors là, j’ai peur de commencer à choquer les amis très chers que j’ai en Outaouais. En leur disant combien je sens que l’Europe est petite mais faite de civilisations très anciennes. Pourrais-je ne pas parlers des Grecs, si importants pour nous ? Des Romains, qui ont construit nos langues, nos autoroutes et notre cuisine.

Du christianisme qui a brûlé nos sorcières et construit nos cathédrales. Bref, une civilisation de millénaires.

Une civilisation que l’Amérique avait, bien sûr. Qu’elle a détruite un peu partout, croyant que ces braves Anglais, ces Français si élégants, ces Espagnols si pieux construisaient une civilisation. Alors qu’un peu partout ils la détruisaient, hélas.

L’ Europe a été construite. En deux mille ans. L’Amérique a été détruite. En quatre siècles. Peut-on échapper à de telles réalités ?

Comment les Américains ne seraient-ils pas naïfs, même au Québec ? De grands enfants dont on a détruit les jouets et qui jouent avec des objets sortis d’une fast-civilisation ? La même que celle qui déferle sur l’Europe. Mais les Européens ont peut-être un peu compris que les grands espaces ne faisaient pas nécessairement de grandes idées.

J’arrête. Je me suis fait assez d’ennemis comme cela. Pourtant, que je dise en conclusion, qu’il y a cinquante ans que je voudrais vivre en Amérique. Avec des bisons et des castors. Sans Coca-Cola.

Claude

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Publié dans Articles. 8 Comments »

8 Réponses to “grands enfants”

  1. Michèle Bourgon Says:

    Mmmmm, grande réflexion, ici.

    Il y a quelques années, lors d’un voyage en douce France, un Français nous entendant discuter à notre table s’approche et nous offre une amère bière. Bon…ça commençait mal, mais il était plus que sympathique alors nous avons accepté. Il était fasciné par le Canada, les grandes étendues, les Indiens, les castors, et tout le bataclan. Il nous a demandé comment c’était que de vivre dans l’urgence constante de se sauver des ours polaires qui sillonnaient les rues de nos villes. J’eus alors une bonne raison de pouffer dans mon amère bière. Il nous a aussi parlé des Indiens. Il n’était pas loin de croire qu’ils couraient encore les étrangers pour les scalper.

    Hélas, j’ai dû péter sa baloune. Vous nous aimez bien folkloriques: totems, ski-doo et « grandes poudreries ».

    Notre culture est différente, il est vrai. Elle est unique au monde. Un brin d’Europe « entourloupée » dans un brin d’Amérique. Il est admirable que nous ayons survécu jusqu’à maintenant, malgré tout cet environnement hostile et plus que jamais, nous sommes une espèce en voie de disparition. Évidemment, je parle de nous, les francophones. Nos ancêtres n’avaient comme culture que leur langue et leur foi. Je les salue et vous itou 😉

  2. Jean-Pierre Picard Says:

    Je ne m’étendrais pas sur l’utilisation du vocable « américain ». Si l’expression est techniquement juste, par contre elle simplifie un peu trop une réalité culturelle continentale.

    Je voudrais plutôt m’attarder sur notre nature de grands enfants. Quel bonheur de ne pas être perçu comme des adultes encroûtés dans leurs vieilles habitudes millénaires. Notre civilisation est sans doute jeune et ce qui en fait sa force par son imagination. Je doute que le Cirque du soleil ou un artiste comme Robert Lepage auraient pu s’épanouir dans un continent ancré dans ses traditions comme l’Europe.

    Il est vrai que la colonisation de ce grand continent a causé un tort considérable à sa culture originelle. Par contre elle survit encore dans les mythes et certaines façons de voir la réalité qui nous entoure.

    Il est malheureusement vrai que pour bien comprendre l’âme de notre pays (le Québec) il faut gratter l’épaisse couche du vernis clinquant de notre américanité. Mais pour ça il faut prendre le temps de bien écouter les gens et de vivre parmis eux et avec eux sans vouloir un castor dans la cour.

  3. Elise Says:

    La question est délicate, mais dieu comme tu t’en sors bien. Avec la justesse des mots et des émotions qui te caractérisent. Et moi qui te connais bien, je sais que l’appellation ‘grand enfant’ dans ta bouche n’est absolument pas une critique. Puisque tu en es un aussi, dans le fond, de grand enfant…
    Gros bisous!

  4. loulou Says:

    Je vous soupçonne un tantinet de faire semblant de ne pas savoir que si les Canadiens n’aiment pas se faire cataloguer « américain », c’est que pour eux, un Américain est un voisin, c’est-à-dire, un États-Unien, donc appartenant à autre pays.
    Quant aux Québécois qui n’aiment guère être dit « canadien », vous êtes sûrement au courant que notre province se distingue des autres provinces par sa langue. Eh oui! nous sommes un peuple francophone dans un pays anglophone, monsieur Raucy. Et nous tenons à le demeurer. Iriez-vous jusqu’à nous le reprocher?

    Lors d’un voyage en France, tout comme Michèle Bourgon j’ai pu constater à quel point on était fasciné par nos ours, nos bisons, nos castors et surtout les plumes des Indiens. Apparemment, on ne verrait que ça dans les rues de nos grandes villes. Et je me suis demandé pourquoi les Français (pas loin de chez vous) persistaient autant à mal nous connaître, à mal percevoir notre réalité. Je me le demande encore.

    Nous sommes un peuple jeune, francophone et fier de l’être!

    Je vous salue respectueusement.

    Nous ne sommes pas atteints du complexe de supériorité

  5. loulou Says:

    Je vous prie d’ignorer la dernière phrase, incomplète et que j’ai oublié d’effacer.

  6. Daniel Paradis Says:

    Allons, vous tous, pourquoi empêcher quelqu’un de rêver et se sentir coupable de le faire?

    Qu’un Européen imagine à sa façon nos grands espaces et nous trouve spontanés (avec tout ce que ça comporte comme maladresses occasionnelles de part et d’autre), pourquoi s’en formaliser? Nous rêvons bien à l’Europe, nous. Durant toute mon enfance, je me suis nourri l’imagination avec des bandes dessinées des journaux Spirou et Tintin. Bien sûr que je me suis fait une image biaisée de l’Europe, d’autant plus qu’entre le moment ou j’en rêvais et ceux où j’y suis finalement allé (plusieurs fois), le continent s’était transformé. Mais sans cette magie de l’imagination, je n’aurais même pas eu de contact physique avec l’Europe.

    Et puis, c’est vrai que nous sommes plus directs et moins formalistes que les Européens. De grands enfants? Par rapport à l’Europe oui. Nous avons aussi un passé étouffant (influence exagérée de la religion, complexes, préjugés), mais ça paraît moins. Tout dépend du point de comparaison.

    Laissons donc les Européens se faire une image. S’ils ont à déchanter par la suite en constatant que nous avons aussi nos soucis et nos inquiétudes, tant pis. Cela aura au moins permis des contacts entre gens intéressants de part et d’autre.

    Et puis… vous tous, de chaque côté de l’Atlantique, vous sauriez vous passer de rêver?

  7. Loïse Lavallée Says:

    Cher Daniel, que serions nous sans toi? Je tournais autour d’une réponse et, comme tu le fais si souvent, tu as trouvé les mots pour dire ma pensée. Je suis entièrement d’accord avec tes propos. Nous sommes tous un peu victimes de nos stéréotypes et mélangeons volontiers nos rêves, nos héros, nos paysages imaginaires avec une réalité en continuelle mouvance. C’est un peu ça la poésie, non?

  8. Monique Daoust Says:

    Monsieur,
    Je constate que vous êtes à mille lieues de saisir la réalité que nous vivons sur ce continent. Tout d’abord, nous sommes Québécois de coeur et Canadiens par obligation. Américain? Très près géographiquement, mais en réalité très, très loin.

    Nous sommes au XXI siècle et les gens de mon pays sont « multi-couleurs ». Ici, tout n’est pas parfait et, bien qu’héritiers de civilisations millénaires, nous tentons de devenir un peu plus matures au fil des expériences et, cela demande du temps. Je suis consciente de la complexité de notre culture, mais c’est par notre histoire qu’on peut l’apprivoiser.

    Je vous souhaite de demeurer au Québec, le temps de saisir un peu plus notre réel.
    Heureux séjour chez nous,

    Monique Daoust


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